Visite d’une librairie-café, eh oui, encore ! Mais comment s’en lasser ? Cette fois, c’est Matt qui m’accueille, d’abord à reculons, un peu méfiant. Il me concède cinq minutes. On en passera trente à refaire le monde : celui de Molasses Book. Pourquoi revenir sans cesse sur les librairies ? Parce qu’elles sont plus que des lieux de vente : ce sont des phares dans la ville, des refuges, des carrefours. Celle-ci, la toute première du quartier, n’a pas pour vocation de vendre des livres à tout prix, mais d’inventer une communauté. Ce sont les gens, leurs rituels, leur présence quotidienne, un café à la main, qui font vivre les lieux. Treize ans que Matt tient la barre. Il a vu les bars et les restos éclore autour, les loyers grimper, inexorables. Deux faces d’une même médaille : gentrification et opportunités. Il en tire son épingle du jeu, mais garde un œil lucide. Sous ses airs détachés, Matt a le feu sacré. Il fait battre le cœur de la librairie : DJ Nights, revues littéraires, soirées de lancement. Et autour de lui, d’autres espaces ont éclos, comme des champignons après la pluie. La preuve que la formule plaît : un lieu hybride, social, habité. À l’heure du tout numérique, il faut donner envie de venir, de franchir la porte. Et c’est là que Matt excelle : il insuffle une âme au lieu. Un espace de vente ne suffit plus : il faut une expérience, une atmosphère, une histoire. Son public est jeune, curieux, avide de lien. Et tous les libraires que j’ai croisés à New York semblaient partager ce même fil : une histoire d’amour, discrète mais tenace, avec leur lieu de travail. Bushwick, pour Matt, c’est la vie. Bouillonnant, créatif, encore brut. C’est ce qui l’a séduit quinze ans plus tôt... bon, et aussi le prix, soyons honnêtes. New York reste une jungle où l’on traque le moindre mètre carré abordable. Il me glisse un détail précieux : ici, comme à Lille (croyez-en mon expérience d'étudiant à l'EDHEC), les jeunes cohabitent, font la fête, vivent la nuit à plein volume. Ça agace les voisins, bien sûr. Mais c’est aussi cela, la force de ces quartiers composites : une jeunesse libre, une énergie qui bouscule, un souffle qui transforme. Le futur, peut-être, commence ici. Dans une tasse de café partagée, dans un vinyle qui tourne, dans un sourire échangé. En fond sonore, un remix disco de Michael Jackson. Les oreilles s’étonnent et sourient.
Part of: BUSHWICK